Les Tours de Compostelle (Aurore – 2009)

Là, devant moi, dans un ciel légèrement grisé par un revêtement nuageux effilé,
à la fois proches et lointaines comme dressées dans leur verticalité depuis toujours
et pour toujours, à portée de quelques centaines de pas à peine, de quelques coudées à rajouter à la longueur de mes bras, et pourtant … insaisissables… elles s’élevaient, les fameuses tours…

 Les Tours de la Cathédrale !

tourscompostLes tours de Compostelle ! Celles que l’on espère tant, tout au long de ces milliers de pas posés et reposés, posés et déposés, celles dont on évoque si souvent la lointaine présence, qui annoncent l’orée du dernier effort à consentir à l’endurance de la marche et au poids du sac, celles qui ont fait couler tant d’encre sur les carnets de pèlerinages et qui, depuis des siècles ont inondé de joie tous ces pèlerins et pèlerines jusqu’à en imprégner ce mont qui leur fait face et qui désormais en porte le nom :

« Monte de Gozo », le Mont-Joie.

Au Moyen Age, les pèlerins s’élançaient vers lui à qui arriverait le premier pour apercevoir
les tours et serait ainsi sacré roi. De nombreux noms patronymiques gardent encore la trace
de cette étonnante élection. La dernière étape risquait de se jouer dans une course effrénée
au vainqueur de la montre, alors qu’elle pouvait et peut toujours se vivre comme l’opportunité
d’une ultime descente. Qu’est-ce qui peut faire de nous un roi ou une reine ?

La primauté « inter pares »? Ou la descente encore plus profonde en nous-mêmes
à l’image de Celui qui, « de condition divine ne retint pas jalousement le rang qui L’égalait
à Dieu » (Philippiens 2-6-7).Temps horizontal de la course en avant ou temps vertical
de la seule sortie possible du premier, le «chronos» ou le « kayros » comme les nomment
les pères de l’Eglise…

 Mais de quelle joie s’agit-il exactement ? Celle de la fin d’un long et parfois périlleux voyage ?
Celle de l’annonce de la patrie bientôt retrouvée, d’un repos bien mérité ?
Celle de la satisfaction de la tâche remplie et du but quasiment atteint ?
Attention quand même, il en est qui doivent douloureusement renoncer à poursuivre
leur marche, devant les tours, aux portes de Compostelle!

De quelle joie donc ? d’une joie psychique intense, aux motivations variées et propres
à chacun et chacune sans doute. Mais par-delà ces élans émotionnels ou en leur absence,
quel est ce profond saisissement joyeux et silencieux de tout l’être ? Quelle est donc
cette forme d’immuabilité paisible qui s’élève des tréfonds immobiles de l’être ?
A garder le regard fixé sur ces tours dans cette Joie sereine, voici que, sans la troubler,
une nouvelle interrogation muette et néanmoins fortement prégnante cherche à voir le jour..

Les Tours de Compostelle…

 Pour elles, tant de pas consentis, de joies et de peines, de marches légères ou plus alourdies.
Pour elles, tant de mises et remises en marche, de ruptures, de rencontres émouvantes,
de découvertes étonnantes, de chemins subis ou offerts, de pèlerins, de pèlerines aux multiples
visages et aux diverses histoires ! Pour elles tant de cantonniers, d’hospitaliers, d’hospitalières,
de riverains attentifs, d’églises et de chapelles élevées, de fontaines et de villes bâties !
Pour elles tant de bénédictions reçues, de prières partagées, de baisers de paix donnés !
Pour elles tant d’aquarelles, de chants variés, de vitraux posés, de chapiteaux sculptés,
de livres écrits !  De quel mystère sont-elles donc porteuses ?
Portes d’entrée du but tant attendu et désiré ne sont-elles pas aussi à l’image de celles de la cité céleste ?
Vers où s’élèvent-elles donc ?
N’indiquent-elles pas un encore ailleurs fortement incompréhensible qui nous rappelle du dedans ?
De quoi donner le vertige à un psychisme déraciné du centre de l’Etre, de quoi abandonner
tout volontarisme et autres fiertés pour s’effacer devant cette profonde Réalité :
« la meta », le but est là, tout proche et pourtant inaccessible.
Il semble se dérober encore et encore dans ce mouvement perpétuel d’éternels commencements.

 De «composte en stella» et de stella en compost»,
de descentes en montées et de montées en descentes,
de pèlerinages extérieurs en chemins intérieurs et
de chemins intérieurs en pèlerinages extérieurs.

Les Tours de Compostelle

 m’ouvrent les portes de l’acceptation du don gratuit d’une éternelle Pâque
dans ce mouvement perpétuel de morts et de résurrections.

 
Aurore du chemin, décembre 2009

 

 

 

 

 

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