Poèmes


Il pleut sur Saint-Jacques
mon doux amour.
Dans le ciel brille et frissonne
le camélia blanc du jour.

P-Lorca

Il pleut sur Saint-Jacques
dans la nuit obscure.
L’herbe d’argent du sommeil
recouvre l’aride lune.

Vois la pluie dans la rue
plainte de pierre et de verre.
Vois dans le vent évanoui
l’ombre cendrée de la mer.

L’ombre cendrée de la mer
Saint-Jacques loin du soleil.
L’eau de tes matins mouillés
au fond de mon cœur ruisselle.


« Madrigal à la ville de Saint-Jacques »
 
Federico Garcia Lorca
_
___________________________________

 

« Mon âme, où es tu ? m’entends tu ?
Je parle, je t’appelle…
Es-tu là ?
Je suis revenu, je suis rentré.
J’ai secoué de mes pieds la poussière de tous les pays
et je suis venu à toi, je suis avec toi.

P-JungAprès de si longues années de longue marche, je suis à nouveau venu vers toi.
Veux-tu que je te raconte tout ce que j’ai regardé, vécu, ingurgité ?
Ou bien ne veux-tu rien entendre de tous ces bruits de la vie et du monde ?
Mais il faut que tu saches une chose, il y a une chose que j’ai apprise :
Que l’on doit vivre cette vie.
 
Cette vie est le chemin, le chemin que l’on cherche depuis si longtemps
et qui mène à l’inconcevable que nous qualifions de divin.
Il n’y a pas d’autre chemin. Tous les autres chemins sont de mauvais chemins.
J’ai trouvé le bon chemin ; il m’a conduit jusqu’à toi jusqu’à mon âme.

Je reviens, calciné et purifié.
Me reconnais-tu ?
Comme la séparation fut longue !
Tout a tellement changé.
Et comment t’ai-je trouvée ?
Comme mon voyage fut étrange !
Par quels mots te décrire ?
Par quels sentiers tortueux une bonne étoile
m’a conduit jusqu’à toi ?

Donne-moi ta main, mon âme presque oubliée.
Quelle chaleur me procure la joie de te revoir,
toi mon âme si longtemps désavouée.
La vie m’a ramené à toi.

Remercions la vie que j’ai vécue, pour toutes les heures sereines
et pour toutes les heures tristes,
pour chaque joie et pour chaque douleur.
Mon âme, c’est avec toi que mon voyage doit continuer.
Avec toi je veux cheminer et monter jusqu’à ma solitude. »

« Dialogue avec l’âme »   –  C. G. Jung

___________________________________________________________

 

P-Machado« Marcheur, ce sont tes traces
ce chemin, et rien de plus ;
Marcheur, il n’y a pas de chemin,
Le chemin se construit en marchant.
En marchant se construit le chemin,
Et en regardant en arrière
On voit la sente que jamais
On ne foulera à nouveau.
Marcheur, il n’y a pas de chemin,
Seulement des sillages sur la mer. »

Antonio Machado

___________________________________________________________

 

P-RimbaudPar les soirs bleus d’été, j’irai dans les sentiers,
Picoté par les blés, fouler l’herbe menue :
Rêveur, j’en sentirai la fraîcheur à mes pieds.
Je laisserai le vent baigner ma tête nue.

Je ne parlerai pas, je ne penserai rien :
Mais l’amour infini me montera dans l’âme,
Et j’irai loin, bien loin, comme un bohémien,
Par la Nature, — heureux comme avec une femme.

« Sensation »  –  Arthur Rimbaud

______________________________________________________________

  

P-Lacarriere » Rien ne me paraît plus nécessaire aujourd’hui
que de découvrir ou redécouvrir nos paysages
et nos villages, en prenant le temps de le faire.
Savoir retrouver les saisons, les aubes et les crépuscules,
l’amitié des animaux
et même des insectes,

le regard d’un inconnu
qui vous reconnaît sur le seuil de son rêve.
La marche seule permet cela.
Cheminer, musarder, s’arrêter où l’on veut,
écouter, attendre,  observer.
Alors chaque jour est différent du précédent
comme l’est chaque visage,
chaque chemin. »

« Chemin faisant » – Jacques Lacarrière

______________________________________________________________

  

Un voyage se passe de motifs.
Il ne tarde pas à prouver qu’il se suffit à lui-même.
On croit qu’on va faire un voyage,
mais bientôt  c’est le voyage qui vous fait,
ou vous défait…

P-BouvierFinalement ce qui constitue l’ossature de l’existence,
ce n’est ni la famille, ni la carrière, ni ce que d’autres
penseront ou diront de vous,
mais quelques instants de cette nature,
soulevés par une lévitation
plus sereine encore que celle de l’amour, 
et que la vie vous distribue avec une parcimonie
à la mesure de notre faible cœur.

« L’usage du monde »  –  Nicolas Bouvier

______________________________________________________________

Marcher, c’est te rencontrer à chaque instant,
ô Compagnon de voyage !
C’est chanter au bruit de tes pas !
Celui que ton souffle a touché ne vogue pas
à l’abri du rivage.

P-TagoreIl déploie au vent une voile agitée
et navigue sur une eau tumultueuse.
Celui qui ouvre toute grande sa porte
et en franchit le seuil reçoit ta salutation.

Il ne reste point à compter son gain

ou s’apitoyer sur ses pertes ;
les battements de son cœur scandent sa marche ;
car tu chemines avec lui pas à pas,
ô Compagon de Voyage !

« L’Offrande lyrique »  – Rabindranath Tagore

   

P-PeguyPuisqu’il est entendu que le bon pèlerin
Est celui qui boit ferme et tient sa place à table,
Et qu’il n’a pas besoin de faire le comptable,
Et que c’est bien assez de se lever matin…

Nous avons fait semblant d’être un gai pèlerin

Et même un bon vivant et d’aimer les voyages,
Et d’avoir parcouru cent trente et un bailliages,
Et d’être accoutumés d’être sur le chemin…

Quand nous aurons joué nos derniers personnages,
Quand nous aurons posé la cape et le manteau,
Quand nous aurons jeté le masque et le couteau,
Veuillez vous rappeler nos longs pèlerinages…

Charles Péguy

___________________________________________________________

A pied et le cœur léger, je pars sur la route ouverte,
Bien portant, libre, le monde devant moi,
La longue piste menant là où je désire.
Désormais je ne fais plus appel à la chance,
Je suis ma propre chance,


P-whitmanDésormais je ne pleurniche plus, je ne diffère plus,

Je n’ai besoin de rien,
J’en ai fini avec l’enfermement maladif, les critiques,
Vigoureux et content, je marche sur la route ouverte.
La terre, cela me suffit,
Je ne demande pas que les constellations
soient plus proches.
Je sais qu’elles sont très bien là où elles sont.
Je sais qu’elles suffisent à ceux qui les habitent…
…Allons ! Voyageur inconnu, viens avec moi !
Plus jamais tu ne te lasseras de ton voyage.

Walt Whitman

___________________________________________________________

  

P-SansotJe ne sais pas nécessairement où un chemin me mènera et si mes forces me porteront jusqu’au terme.
En revanche, je suis assuré de ce à quoi il me soustraira :
un assoupissement qui n’est pas une forme d’équilibre, un repli sur soi.
La solitude qui parfois l’accompagne n’a rien d’amer.
Elle me restitue à ce qu’il y a de plus grave et doux en moi et demeure mon compagnon : Le Chemin.
Tandis que je marche, j’ai le sentiment d’être l’auteur de mes pas.
La joie est alors au rendez-vous quelque soit ma fatigue,
puisqu’elle s’accompagne du sentiment de créer…

Pierre Sansot

___________________________________________________________

 

 « …Marcher à son rythme afin d’être ouvert
à toutes les impressions et d’être disponible au paysage traversé
et dont on fait partie à chaque instant,
un peu à la façon du cours d’eau qui, lui aussi, avance.

R L StevensonEn outre, ce n’est que dans le silence sans mots

que procure la marche solitaire que le randonneur
peut s’abandonner à cette ivresse des pas
qui commence par une sorte d’éblouissement
et de torpeur de l’esprit,
pour se terminer par une paix qui dépasse la raison… »

« Voyages avec un âne dans les Cévennes »  R.L. Stevenson

___________________________________________________________

Marcher, c’est s’offrir aux climats et aux énergies du lieu,
qui nourrissent et inspirent votre esprit.
La perfection du corps et de l’esprit est là.
Que celui qui marche puisse prendre sur lui l’odeur
et le parfum des arbres et des fleurs,
comme une antilope ou un cerf…

P-ThoreauMarcher ainsi, c’est être au présent

de notre nature originelle,
qui est aussi partout répandue dans la nature,
débarrassé du fatras social et mental.
C’est ainsi que celui qui marche vraiment
se balade en quête de la Terre Sainte,
jusqu’au jour où le soleil de l’illumination
aura fait le tour dans son esprit
et où il atteindra la terre sainte où il a toujours été…

H.D. Thoreau

___________________________________________________________

 

..Sur la route uniforme, lorsque  ni le souvenir,
ni la contemplation ne se portent au secours de l’errant,
celui-ci a toujours la ressource de se replier dans ses rêves.
Combien de vagabonds, égarés dans les landes,
ont-ils avancé en traînant autour d’eux
des lambeaux de visions, rêvant comme ils respirent.

P-TessonL’uniformité des lieux désolés incite à s’envoler vers les « Incroyables Florides » de l’imagination.
L’état de légère inanition dans lequel on se trouve à la fin
d’une étape forcée colore les rêves de teintes fantastiques.
Sur la piste, pour combattre le vide, il y a la poésie !
Le vagabond peut réciter des vers inépuisablement.
La poésie remplit les heures creuses.
Elle entretient l’esprit et gonfle l’âme.
Elle est un rythme mis en musique.
Les vers scandent la marche
et peuvent être accordés à l’atmosphère :
je dis plutôt Péguy dans la plaine arasée,
Hugo dans le marais,  Apollinaire en altitude,
Shakespeare dans la tempête,  Norge quand je suis saoul.
Et le soir, à la halte, j’arrache de mon cahier de poésie
la page qui m’a nourri tout le jour et construis avec elle
un petit feu auquel je récite le poème appris.
Manière charmante de clore la journée.

« Petit traité sur l’immensité du monde » – Sylvain Tessson

___________________________________________________________

  

P-HesseA chaque pas qu’il faisait sur la route, Siddharta apprenait
quelque chose de nouveau, car pour lui le monde était
transformé et son coeur transporté d’enchantement.
Il vit le soleil se lever au-dessus des montagnes boisées
et se coucher derrière les lointains palmiers de la rive ;
il vit, la nuit, les étoiles, leur belle ordonnance dans le ciel
et le croissant de la lune, tel un bateau flottant dans l’azur.
Il vit des arbres, des astres, des animaux, des nuages,
des arcs-en-ciel, des rochers, des plantes, des fleurs,
des ruisseaux et des rivières, les scintillements de la rosée
le matin sur les buissons, de hautes montagnes
d’un bleu pâle, au fond de l’horizon, des oiseaux
qui chantaient, des abeilles, des rivières argentées
qui ondulaient sous le souffle du vent.
Toutes ces choses et mille autres encore, aux couleurs
les plus diverses, elles avaient toujours existé,
le soleil et la lune avaient toujours brillé, les rivières
avaient toujours fait entendre leur bruissement
et les abeilles leur bourdonnement…

La marche illuminatrice – Hermann Hesse

___________________________________________________________

P-JourdanMarcher pour vivre, c’est vivre lentement.
(Celui qui va lentement arrivera rapidement (Milarepa))
C’est une vie à la mesure du corps de l’homme,
de son rythme respiratoire.
Marcher pour vivre, c’est respirer moins vite,
être plus contemplatif, plus réceptif dans toutes nos activités.

 Marcher, une philosophie du dehors – Michel Jourdan

___________________________________________________________


Si je pouvais de nouveau vivre ma vie
Dans la prochaine je commettrais plus d’erreurs
Je serais plus bête que ce que j’ai été
en fait je prendrais peu de choses au sérieux
Je serais moins hygiénique, je courrais plus de risques,
je voyagerais plus
Je contemplerais plus de crépuscules,
Je grimperais plus de montagnes,
Je nagerais dans plus de rivières,
Je me rendrais dans plus d’endroits qui me sont inconnus
Je mangerais plus de crèmes glacées et moins de fèves
J’aurais plus de problèmes réels et moins d’imaginaires.
J’ai été de ces personnes
qui vivent sagement et pleinement chaque minute de leur vie
Bien sûr que j’ai eu des moments de joie
Mais si je pouvais revenir en arrière,
J’essaierais de n’avoir seulement que de bons moments
ne pas laisser passer le présent.

P-BorgesJ’étais de ceux qui ne se déplacent sans un thermomètre,

un bol d’eau chaude, un parapluie, et un parachute.
Si je pouvais revivre ma vie je recommencerais par me promener
pieds nus dès les premiers jours du printemps
et je continuerais jusqu’aux confins de l’automne…
Je musarderais plus dans les ruelles, je contemplerais
plus d’aurores et je jouerais avec plus d’enfants,
si j’avais encore une fois la vie devant moi.
Mais voyez-vous, j’ai 85 ans, et je sais que
je suis en train de mourir…

Instants –  Jorge Luis Borgès

___________________________________________________________

 

…La marche est une méthode tranquille de réenchantement de la durée et de l’espace.
Elle est un dessaisissement provisoire par l’atteinte d’un gisement intérieur
qui tient seulement dans le frisson de l’instant.
Elle implique un état d’esprit, une humilité heureuse devant le monde,
une indifférence à la technique et aux moyens modernes de déplacement
ou, du moins, un sens de la relativité des choses…

…Et toujours le sac pèse sur les épaules, même quand, au fil du temps,
l’expérience contraint à se débarrasser du superflu…
Au terme d’une journée de marche, quand les épaules n’en peuvent plus de la charge,
le marcheur croit porter un sac de pierres.
La somme de bagages à emporter avec soi alimente longtemps le souci du voyageur.
L’évaluation des objets nécessaires exige une savante alchimie, bien différente pour chacun.
S’il est prudent de pas trop s’alourdir, il ne faut pas davantage trop lésiner,
au risque à un moment ou à un autre de se trouver dépourvu de l’essentiel.
Le confort du voyage en est la conséquence pour le meilleur ou pour le pire.
Nourriture, affaires de toilette, vêtements de rechange, couchages, livres,
carnet de notes, cartes, etc.. nourrissent de savants calculs…

P-Lebreton…Le voyageur à pied est en quête de noms, celui du village à venir, du lieu-dit,
jalons de sens qui humanisent le parcours et font sortir
le monde du chaos où il se complaisait.
« Je te demande comment s’appelle cette descente ? « 
Le petit berger est effaré et manifestement ne sait que dire.
Il baisse les yeux, rougit jusqu’aux oreilles et se frotte le genou.
Enfin, dans un souffle, il se décide à répondre :
« Elle n’a pas de nom »
Il faut en effet parfois réduire son ambition,
chaque fragment du monde n’est pas nommé,
il règne encore des haies inconnues ou des champs anonymes,
des plaines ou des vallées que nul n’a songé à baptiser.
Et puis la destinée de tout homme est seulement de connaître
une poignée de noms parmi leur nombre infini,
il faut donc s’adresser à la bonne personne,
celle qui sait précisément celui que l’on cherche.
Comment s’appellent ce hameau, le ruisseau là-bas, la rivière, le bois,
et les habitants de ce village ?
Il s’agit de se repérer devant l’énigme des lieux,
se retrouver dans les taches de couleur et les lignes de la carte
ou des paysages, calculer au regard de l’échelle le chemin déjà parcouru,
celui qui reste à accomplir, évaluer les efforts à fournir...

David Le Breton « Eloge de la Marche »

___________________________________________________________

  

M.CamusS’ouvrir et attendre que s’écrive,
non pas un poème,
mais ce qui traverse
et dépasse “l’homme troué”
qui n’est pas quelqu’un,
mais une goutte de lumière,
un grain de silence,
un noyau fermé sur soi de transpoésie inconnue :
quelque chose d’infiniment ouvert seulement vers l’intérieur,
quelque chose d’abyssal à quoi grâce à sa lumineuse ignorance
il se sent verticalement relié.

On vit sans savoir ce qu’est la vie.
On aime sans savoir ce qu’est l’amour.
On crée sans savoir ce qu’est l’inspiration.
On meurt sans savoir ce qu’est la mort.
On vit.
On aime.
On crée.
On meurt.
Pourquoi en parler ?

 Pour en sentir l’Enigme,
Pour nous rapprocher de la Source de notre lumineuse ignorance.
Pour marcher encore et encore vers ce que nous ignorons.
Pour apprendre à aimer et mourir.
Pour apprendre à nous taire et nous ouvrir, nu et muet, à !

 Seul le silence de l’amour peut combler de lumière
les bouches d’ombre de nos pensées.

Le silence n’est pas la négation du langage,
mais son aura et le parfum de son âme.

Le langage est à la nature de l’homme
ce que le silence est à sa transnature.

Le langage qui, par nature,
est distance ne peut qu’évoquer de loin
le silence qui est coïncidence.

Sans la langue,
comment ferions-nous allusion à l’expérience du silence ?

 L’arbre de vie du vide – Michel Camus

___________________________________________________________

Alors Almira parla, disant : nous voudrions maintenant vous questionner sur la mort.
Et il dit:

Vous voudriez connaître le secret de la mort.
Mais comment le trouverez-vous sinon en le cherchant dans le cœur de la vie?

La chouette dont les yeux faits pour la nuit sont aveugles au jour ne peut dévoiler le mystère de la lumière. 

Si vous voulez vraiment contempler l’esprit de la mort, ouvrez amplement votre cœur «au corps de la vie. Car la vie et la mort sont un, de même que le fleuve et l’océan sont un.

Dans la profondeur de vos espoirs et de vos désirs repose votre silencieuse connaissance de l’au-delà; Et tels des grains rêvant sous la neige, votre cœur rêve au printemps.

P- GibranFiez-vous aux rêves, car en eux est cachée la porte de l’éternité.

Votre peur de la mort n’est que le frisson du berger lorsqu’il se tient devant le roi dont la main va se poser sur lui pour l’honorer. Le berger ne se réjouit-il pas sous son tremblement, de ce qu’il portera l’insigne du roi? Pourtant n’est-il pas plus conscient de son tremblement?

Car qu’est-ce que mourir sinon se tenir nu dans le vent et se fondre au soleil ?
Et qu’est-ce que cesser de respirer, sinon libérer le souffle de ses marées inquiètes, pour qu’il puisse s’élever et se dilater et rechercher Dieu sans entraves?

C’est seulement lorsque vous boirez à la rivière du silence que vous chanterez vraiment. Et quand vous aurez atteint le sommet de la montagne, vous commencerez enfin à monter. Et lorsque la terre réclamera vos membres, alors vous danserez vraiment.

Le prophète – Khalil Gibran

___________________________________________________________

Je suis un fils déchu…

desrochers

Je suis un fils déchu de race surhumaine,
Race de violents, de forts, de hasardeux,
Et j’ai le mal du pays neuf, que je tiens d’eux,
Quand viennent les jours gris que septembre ramène.

Tout le passé brutal de ces coureurs des bois :
Chasseurs, trappeurs, scieurs de long, flotteurs de cages,
Marchands aventuriers ou travailleurs à gages,
M’ordonne d’émigrer par en haut pour cinq mois.

Et je rêve d’aller comme allaient les ancêtres;
J’entends pleurer en moi les grands espaces blancs,
Qu’ils parcouraient, nimbés de souffles d’ouragans,
Et j’abhorre comme eux la contrainte des maîtres.

Quand s’abattait sur eux l’orage des fléaux,
Ils maudissaient le val, ils maudissaient la plaine,
Ils maudissaient les loups qui les privaient de laine :
Leurs malédictions engourdissaient leurs maux.

Mais quand le souvenir de l’épouse lointaine
Secouait brusquement les sites devant eux,
Du revers de leur manche, ils s’essuyaient les yeux
Et leur bouche entonnait : « À la claire fontaine »…

Ils l’ont si bien redite aux échos des forêts,
Cette chanson naïve où le rossignol chante,
Sur la plus haute branche, une chanson touchante,
Qu’elle se mêle à mes pensers les plus secrets :

Si je courbe le dos sous d’invisibles charges,
Dans l’âcre brouhaha de départs oppressants,
Et si, devant l’obstacle ou le lien, je sens
Le frisson batailleur qui crispait leurs poings larges;

Si d’eux, qui n’ont jamais connu le désespoir,
Qui sont morts en rêvant d’asservir la nature,
Je tiens ce maladif instinct de l’aventure,
Dont je suis quelquefois tout envoûté, le soir;

Par nos ans sans vigueur, je suis comme le hêtre
Dont la sève a tari sans qu’il soit dépouillé,
Et c’est de désirs morts que je suis enfeuillé,
Quand je rêve d’aller comme allait mon ancêtre;

Mais les mots indistincts que profère ma voix
Sont encore : un rosier, une source, un branchage,
Un chêne, un rossignol parmi le clair feuillage,
Et comme au temps de mon aïeul, coureur des bois,

Ma joie ou ma douleur chante le paysage.

 Alfred DesRochers – Poète Québecois
« Liminaire » – Extrait du recueil À l’ombre de l’Orford, 1929.
___________________________________________________________

gromolardEcouter, Rencontrer, Vivre…

Écouter est, peut-être, le plus beau cadeau que nous puissions faire à quelqu’un.

C’est lui dire, non pas avec des mots,
mais avec ses yeux, son visage, son sourire et tout son corps : 
tu es important pour moi, tu es intéressant, je suis heureux que tu sois là, 
tu vas m’enrichir car tu es ce que je ne suis pas . . . 
Pas étonnant si la meilleure façon pour une personne de se révéler à elle-même, 
c’est d’être écoutée par une autre !

Écouter, c’est commencer par se taire. . . 

Avez-vous remarqué combien les « dialogues » sont remplis d’expressions de ce genre : 
« C’est comme moi quand. . . », ou bien « ça me rappelle ce qui m’est arrivé. . . ». 
Bien souvent, ce que l’autre dit n’est qu’une occasion de parler de soi.

Écouter, c’est commencer par arrêter son petit cinéma intérieur, 
son monologue portatif, pour se laisser habiter par l’autre. 
C’est accepter que l’autre entre en nous-même comme il entrerait dans notre maison 
et s’y installerait un instant, en prenant ses aises.

Écouter, c’est vraiment laisser tomber ce qui nous occupe 
pour donner tout son temps à l’autre. 
C’est comme une promenade avec un ami : 
marcher à son pas, proche mais sans gêner, se laisser conduire par lui, 
s’arrêter avec lui, repartir, pour rien, pour lui.

Écouter, c’est ne pas chercher à répondre à l’autre, 
sachant qu’il a en lui-même les réponses à ses propres questions. 
C’est refuser de penser à la place de l’autre, 
de lui donner des conseils et même de vouloir le comprendre.

Écouter, c’est accueillir l’autre avec reconnaissance tel qu’il se définit lui-même, sans se substituer à lui pour lui dire ce qu’il doit être. C’est être ouvert positivement à toutes les idées, à tous les sujets, à toutes les expériences, à toutes les solutions, sans interpréter, sans juger, laissant à l’autre le temps et l’espace de trouver la voie qui est la sienne.

Écouter, ce n’est pas vouloir que quelqu’un soit comme ceci ou comme cela, 
c’est apprendre à découvrir ses qualités qui sont en lui spécifiques. 
Être attentif à quelqu’un qui souffre, 
ce n’est pas donner une solution ou une explication à sa souffrance, 
c’est lui permettre de la dire et de trouver lui-même son propre chemin pour s’en libérer.

Apprendre à écouter quelqu’un, 
c’est l’exercice le plus utile que nous puissions faire 
pour nous libérer de nos propres détresses. . . 

Écouter, c’est donner à l’autre ce que l’on ne nous a, peut-être, encore jamais donné : 
de l’attention, du temps, une présence affectueuse. 
C’est en apprenant à écouter les autres 
que nous arrivons à nous écouter nous-mêmes, 
notre corps et toutes nos émotions, 
c’est le chemin pour apprendre à écouter la terre et la vie, 
c’est devenir poète, c’est-à-dire sentir le cœur et voir l’âme des choses.

À celui qui sait écouter, est donné de ne plus vivre à la surface : 
il communie à la vibration intérieure de tout vivant, 
il commence à découvrir l’infini qui vit à la fois la richesse et l’originalité de l’autre. 
C’est alors qu’il entrevoit combien la rencontre est source d’être et non pas d’avoir. 

« Tu ne vaux que ce que valent tes rencontres, 
le seul luxe est celui des relations humaines » (Saint-Exupéry). 

C’est le seul luxe gratuit car offert à la décision et à la liberté de chacun.

« Prendre sa vie en main »
André Gromolard

___________________________________________________________

bobinAimer quelqu’un, c’est le lire.
C’est savoir lire toutes les phrases qui sont dans le coeur de l’autre, et en lisant le délivrer.

C’est déplier son coeur comme un parchemin et le lire à haute voix, comme si chacun était à lui-même un livre écrit dans une langue étrangère.
Il y a plus de texte écrit sur un visage que dans un volume de la Pléiade,
et quand je regarde un visage, j’essaie de tout lire, même les notes en bas de page.

Je pénètre dans les visages comme on s’enfonce dans le brouillard, jusqu’à ce que le paysage s’éclaire dans ses moindres détails.

Nos propres actes nous restent indéchiffrables.
C’est pourquoi les enfants aiment tant qu’on leur raconte sans fin tel épisode de leur enfance.

Lire ainsi l’autre, c’est favoriser sa respiration, c’est-à-dire le faire exister.
Peut-être que les fous sont des gens que personne n’a jamais lus,
rendus furieux de contenir des phrases qu’aucun regard n’a jamais parcourues.
Ils sont comme des livres fermés.

Une mère lit dans les yeux de son enfant avant même qu’il sache s’exprimer.
Il suffit d’avoir été regardé par un nouveau-né pour savoir que le petit d’homme sait tout de suite lire.
Il est même comme les grands lecteurs : il dévore le visage de l’autre.

On lit en quelqu’un comme dans un livre, et ce livre s’éclaire d’être lu et vient nous éclairer en retour,
comme ce que fait pour un lecteur une très belle page d’un livre rare.

Quand un livre n’est pas lu, c’est comme s’il n’avait jamais existé.

Ce qui peut se passer de plus terrible entre deux personnes qui s’aiment,
c’est que l’une des deux pense qu’elle a tout lu de l’autre et s’éloigne,
d’autant qu’en lisant on écrit, mais d’une manière très mystérieuse,
et que le coeur de l’autre est un livre qui s’écrit au fur et à mesure
et dont les phrases peuvent s’enrichir avec le temps.

Le coeur n’est achevé et fait que quand il est fracturé par la mort.
Jusqu’au dernier moment le contenu du livre peut être changé.
On n’a pas la pleine lecture de ce qu’on lit tant que l’autre est vivant.
Dieu serait le seul lecteur parfait, celui qui donne à cette lecture tout son sens.
Mais la plupart du temps, la lecture de l’autre reste très superficielle et on ne se parle pas vraiment. 

Peut-être que chacun de nous est comme une maison avec beaucoup de fenêtres.
On peut appeler de l’extérieur et une fenêtre ou deux vont s’éclairer mais pas toutes.
Et parfois exceptionnellement, on va frapper partout et ça va s’éclairer partout,
mais ça, c’est extrêmement rare.

Quand la vérité éclaire partout, c’est l’amour.

Christian Bobin
« La Lumière du monde »

___________________________________________________________

P-Nerval

Homme, libre penseur ! te crois-tu seul pensant
Dans ce monde où la vie éclate en toute chose ?
Des forces que tu tiens ta liberté dispose,
Mais de tous tes conseils l’univers est absent.

Respecte dans la bête un esprit agissant:
Chaque fleur est une âme à la Nature éclose;
Un mystère d’amour dans le métal repose;
« Tout est sensible ! » Et tout sur ton être est puissant.

Crains, dans le mur aveugle, un regard qui t’épie :
A la matière même un verbe est attaché…
Ne la fais pas servir à quelque usage impie !

Souvent dans l’être obscur habite un Dieu caché;
Et comme un œil naissant couvert par ses paupières,
Un pur esprit s’accroît sous l’écorce des pierres !

« Vers dorés » – Gérard de Nerval

 

 

 

 

 

___________________________________________________________

2 Comments

  1. Je suis fortement impressionné par la technicité de ce nouveau Site de l’Association des Amis de Saint-Jacques du Var! Bravo à tous les auteurs qui gérent ce magnifique endroit et où on peut se perdre des heures…
    Ami Gilbert d’Ahuy.

  2. C’est un plaisir de lire tous ces beaux textes !

Invitation à écrire un commentaire...