Ultreïa & Suseïa…


« ULTREÏA & SUSEÏA, DEUS ADJUVA NOS » – texte de Gilbert Buecher

Ultreïa, ce mot bien connu de tous les pèlerins et prononcé tel un cri de ralliement ou mieux encore d’encouragement et de soutien, porte encore en lui tout un secret qui concoure à la magie du Chemin. Il alimente ainsi tout l’imaginaire chimérique des pèlerins depuis plus d’un millénaire.

Pour la plupart, ce mot viendrait, du latin ultra, pour d’autres il aurait une origine germanique ou peut être grecque ou encore hébraïque. Il est sans doute né vers le XIe siècle, dans des écrits cléricaux.  On retrouve le mot « oultrée » dans le Roman de Renart. Et il figure plusieurs fois dans le Codex Calixtinus, (environ 1140) plus particulièrement dans la 4e strophe du poème Alleluia in greco : « Herru Sanctiagu / Gott Sanctiagu / E Ultreia, e suseia / Deus aia nos » que l’on peut traduire ainsi : «Monseigneur saint Jacques / Bon saint Jacques / allons plus loin, plus haut / Dieu nous aide».

Cette strophe née voici plus de mille ans est reprise dans le refrain d’une chanson pour les pèlerins de Compostelle composée par Jean Claude Bénazet figurant dans le Guide spirituel du pèlerin de l’abbaye de Conques : Ultreïa, ultreïa, et suseïa / Deus adjuva nos.  Que peuvent donc signifier ces mots? En fait il s’agit de latin tardif et d’une langue proche, peut-être de la langue d’oc ? A première vue cela n’a que peu d’importance. « Ultra » signifie outre; au–delà de. Ce mot donne le sens de « plus loin » que nous retrouvons dans « outre-Manche », « outre-mer » etc.

De même pour « et Suseïa », il s’agit de et sus signifiant dessous, mot que l’on retrouve au Moyen-Âge dans « Sus à l’ennemi ! ». Mais qui peut aussi prendre le sens de au-dessus. D’où les concepts d’horizontale et de verticale dans « ultra » et « sus » que nous retrouverons dans la suite de cet article.  « Eia » est une interjection en latin qui signifie Ah  et « Deus », lui, est toujours un mot latin dont le sens nous est peut-être plus connu que ce qu’il signifie en réalité. Mais ceci est un autre sujet.

« Adjuva » c’est un indicatif présent qui signifie aider, aimer, alimenter un feu, activer une guérison. Comme d’ailleurs le mot salut qui vient du latin « salus » dont le sens est « santé ». Dans ce contexte, nous retiendrons pour « adjuva » le sens d’aider, d’aimer, par l’esprit.  Une connaissance du latin classique ne suffit pas pour déchiffrer ces mots avec exactitude, car il s’agit d’un « bas latin » du Moyen-Âge, utilisé comme langage universel en ce début du deuxième millénaire. Et si nous voulions « corriger » ces mots pour les remettre en un latin un peu plus classique, nous pourrions trouver: « Ultra ea, et sursum ea, Deus adjuvet nos ». Ainsi retenant de manière indiscutable le sens que nous leur attribuons généralement, c’est-à-dire: « Au delà de ces choses, au-dessus de ces choses, Dieu nous aide ». (et non pas « Que Dieu nous aide »).

Ainsi Ultreïa signifie : plus loin. Tous les matins nous allons plus loin, entendu comme un déplacement dans l’espace. Chaque jour, il faut se lever, et quelque soit l’heure du jour, ou le temps qu’il fait dehors, il faut partir, aller plus loin, progresser sur ce chemin. Savoir quitter ce qu’on vient de découvrir la veille, savoir partir à la conquête de nouveaux paysages et de nouvelles rencontres. Avancer de quelques centimètres sur la carte ou tourner quelques pages de son topo-guide. C’est dans cette dynamique géographique qu’intervient la vision horizontale de Ultreïa. Le pèlerin est un homme qui marche. Ou plutôt qui réapprend à marcher en ayant abandonné progressivement tout ce qui lui semblait essentiel et qui maintenant n’est plus que futile. En se défaisant ainsi de ses habitudes et ses préjugés chaque pas l’éloigne de son passé et le rapproche de son futur qui est constitué à l’arrivée par la mort du « vieil homme », suivi d’une renaissance dans un monde nouveau.

Sur le chemin, tout au long de leur marche, les pèlerins se saluent, en grande fraternité. Hola! pérégrino, buen Camino. Tel des saumons qui remontent la rivière pour retrouver leur origine, tous sont frères en cette remontée horizontale et symbolique vers la source. Tous communient en l’unique Source , le regard fixé sur l’horizon, en direction de cette cathédrale. Dans cet espace privilégié, de quelques mètres de large, et de plusieurs centaines de kilomètres de long, qu’est le Chemin, triomphe la communion universelle (uni vers l’Un) au-delà de tout clivage. Car tous ces autres pèlerins cheminent comme nous, portés par la Foi et l’Espérance d’un monde meilleur, par le désir d’une humanité plus fraternelle animée par la Charité ou par d’autres attentes qui leur appartiennent et que nous pressentons sans les connaître parce que tout simplement nous avons cheminé avec eux. Plus loin, aussi dans les rencontres avec ces gens qui vivent aux bords du Chemin et qui souvent partagent le même idéal avec ces pèlerins qui défilent devant leur porte. Ultreïa c’est donc une vision horizontale lors de cette marche, qui est surtout une démarche consistant à se diriger et avancer vers l’Autre. Ce n’est pas un simple altruisme, c’est dans le renoncement à soi manifesté dans le dépouillement et l’humilité que l’on connaîtra l’ampleur de cet amour universel appelé agapè, cette conscience de l’immanence.

Et Suseïa, plus haut toujours plus haut. Que le pèlerin se rende à Compostelle pour satisfaire à des besoins religieux, spirituels ou profanes, peu importe. C’est souvent à son insu que se développe en lui la notion d’un au-delà et la conscience d’un « en Haut ». Car marcher, c’est penser. Ainsi, en ayant abandonné toute exigence d’un superflu, bien au-dessus des soucis de la vie matérielle, s’ouvre pour le pèlerin le vaste champ de l’activité spirituelle auquel il ne peut pas échapper. Autant la vision horizontale le conduisait vers l’Autre, autant cette activité spirituelle lui fera considérer une vision verticale le propulsant dans une recherche de rencontre avec « ce qu’il y a au-dessus ».

Qu’il soit appelé pèlerinage ou chemin de Compostelle, le Chemin de Saint Jacques est un chemin initiatique, le chemin de vie propre à chacun. C’est un chemin de transformation et de construction intérieures. Transformation et construction par l’Amour. Alchimie secrète qui fait que l’on part en croyant se connaître et que l’on arrive quelqu’un d’autre. Au fil du chemin, l’épais bandeau que lui avait posé sur ses yeux la routine du quotidien, s’allège petit à petit pour lui permettre d’espérer voir un jour la Lumière. En mettant ainsi ses pas dans les traces des pas de millions de pèlerins qui l’on précédé depuis plus d’un millénaire, il s’est mis sur la voie de la vérité et il est guidé par une main qu’il ne connaît pas encore. En vivant de cette façon, au centre de la nature dont il discerne la beauté qui s’en dégage il découvre la liberté, parce qu’enfin il est libéré.  « Voici que je vais mettre un fil à plomb au milieu de mon peuple » (Am.7,8). Cet axe vertical qui va du Nadir au Zénith, nous invite à l’élévation de nos préoccupations et de nos pensées. Il est symbolisé par le bourdon qui rythme la marche horizontale. Suseïa, toujours plus haut, élevons nos cœurs en fraternité vers le Créateur et découvrons ainsi la transcendance de notre démarche. Ce qui était au départ une innocente randonnée sur des sentiers bien balisés devient maintenant, et à notre insu, une escalade sur une échelle cosmique symbolique qui nous transporte du plus profond de nous même vers les hauteurs non manifestées du Principe.

D’échelon en échelon, nous parcourons l’axe du monde en traversant les différents états de l’Être qui le constituent.  Et voici, que sans le vouloir, Ultreïa et Suseïa viennent de tracer devant nos yeux une croix, en se superposant. Ultreïa, horizontal et Suseïa vertical, forment ainsi réunis une croix. Cette croix, symbole commun aux traditions de tous les temps et de tous les pays présente des significations multiples, mais toutes dérivées d’un même sens supérieur et métaphysique. Elle est la figure de l’Homme Universel, et représente la réalisation totale de l’être, dans toutes les possibilités qu’il porte. Elle symbolise la projection de l’homme dans l’espace, dans sa dimension humaine et ses possibilités spirituelles. Considérer la croix comme étant uniquement le symbole de la passion du Christ, c’est se priver des infinies interprétations de ce symbole universel et oublier que le premier symbole des chrétiens était le poisson. Ce n’est que bien plus tard, et après différents conciles qu’il a été remplacé par la croix.  En fait, une des toutes premières croix possédait une rose unique placée à l’intersection de ses branches. Cette version à une signification ésotérique plus profonde et cette signification a été enfermée dans une ancienne phrase latine :  » Ad rosam per crucem, ad crusem per rosam » qui signifie :  » A la rose au moyen de la croix, à la croix au moyen de sa rose ». Cette phrase se réfère au déploiement de la personnalité de l’âme représenté par l’épanouissement de la rose, celle que les alchimistes appelle la pierre philosophale.

Et nous, pèlerins, que déposons nous au centre de cette croix? En ce centre qui est le symbole par excellence de la permanence du Principe, de son infinitude dans l’éternel présent. Nous y déposons « Deus adjuva nos » , Dieu nous aide. Ou comme nous l’avons dit plus haut, Dieu nous aide, parce qu’IL nous aime. Ou encore Dieu avec nous. Dès lors, sans le savoir le cri des pèlerins est depuis plus d’un millénaire, l’affirmation inconsciente d’une foi. D’une foi qui les pousse à vaincre toutes les difficultés rencontrées lors de leur pérégrination sur cette terre, jusqu’à rejoindre cette étoile qu’il leur faut traverser pour enfin retrouver l’Infini de Fisterra. Ultreïa et Suseïa dessinent maintenant une croix, celle de la résurrection au sens spirituel. C’est l’avènement d’une vie où règne la fraternité dans le triomphe de l’Amour sur l’égoïsme. C’est l’espérance en une vie spirituelle et éternelle, ici et maintenant. Cela ne dépend que de notre volonté. 

Gilbert Buecher (Commandeur province d’Alsace)

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